MIEUX QUE LA CENSURE : LA SATURATION

Publié le par David L'Epée

globalia.jpg« Mais d’où viennent tous ces livres ? avait demandé Puig en trempant sa barbiche dans une tasse thé que Wise lui avait servie pendant qu’il parlait.

       
La plupart, je les ai achetés chez des antiquaires mais j’en ai découvert dans les décharges publiques, dans la cave d’immeubles en démolition, dans de vieux couvents.

        Dire qu’il y a eu un temps où il y en avait partout... C’est comme les chevaux. Je n’arrive pas à croire qu’un jour, on a pu circuler sur le dos de ces bêtes...

        Ce n’est pas pareil, avait dit Wise en hochant la tête. Les chevaux ont été remplacés par le moteur.

        Et les livres par les écrans.

        Non. Rien n’a remplacé les livres. »

Quand Puig lui avait demandé comment ils avaient disparu, Wise avait répondu : « Ils sont morts dans leur graisse. » Et quand Puig lui avait demandé ce qu’il voulait dire, Wise lui avait expliqué tranquillement ceci :

 

« Chaque fois que les livres sont rares, ils résistent bien. A l’extrême, si vous les interdisez, ils deviennent infiniment précieux. Interdire les livres, c’est les rendre désirables. Toutes les dictatures ont connu cette expérience. En Globalia, on a fait le contraire : on a multiplié les livres à l’infini. On les a noyés dans leur graisse jusqu’à leur ôter toute valeur, jusqu’à ce qu’ils deviennent insignifiants.

 

Et en soupirant, il ajouta :

« Surtout dans les dernières époques, vous ne pouvez pas savoir la nullité de ce qui a été publié. »

 

Jean-Christophe Rufin, "Globalia", Gallimard, 2004, p.276-277

 

Du même auteur :   Jouons  un  Peu

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