AINSI PARLAIT AMÉLIE

Publié le par David L'Epée

Nothomb02.jpg« Au-delà de 1500 mètres, je disparais. Mon corps se transforme en pure énergie, et le temps qu'on se demande où je suis, mes jambes m'ont emportée si loin que je suis devenue invisible. D'autres ont cette propriété, mais je ne connais personne chez qui ce soit aussi insoupçonnable, car, de près ou de loin, je ne ressemble pas à Zarathoustra. Or, c'est ce que je deviens. Une force surhumaine s'empare de moi et je monte en ligne droite vers le soleil. Ma tête résonne d'hymnes non pas olympiques, mais olympiens. Hercule est mon petit cousin souffreteux. Et encore là, je parle de la branche grecque de la famille. Nous, les mazdéens, c'est quand même autre chose.

 

Etre Zarathoustra, c'est avoir à la place des pieds des dieux qui mangent la montagne et la transforment en ciel, c'est avoir à la place des genoux des catapultes dont le reste du corps est le projectile. C'est avoir à la place du ventre un tambour de guerre et à la place du coeur la percussion du triomphe, c'est avoir la tête habitée d'une joie si effrayante qu'il faut une force surhumaine pour la supporter, c'est posséder toutes les puissances du monde pour ce seul motif qu'on les a convoquées et qu'on peut les contenir dans son sang, c'est ne plus toucher terre pour cause de dialogue rapproché avec le soleil. Le destin, célèbre pour son humour, a voulu que je naisse belge. Etre originaire du plat pays quand on appartient à la lignée zoroatrienne, c'est un pied de nez qui vous condamne à être un agent double. [...]

 

"Comment as-tu fait pour monter si vite ?" me demanda-t-il. "C'est parce que je suis Zarathoustra" lui répondis-je. "Zarathoustra ? Celui qui parlait ainsi ?" »

 

Amélie Nothomb, "Ni d'Eve ni d'Adam", Albin Michel, 2007, p. 117-118, 122

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