LIBERALISME, MACHINISME ET RACISME

Publié le par David L'Epée

« La critique, tant historique que conceptuelle, de l’idéologie libérale, menée dans tous les domaines et s’étendant de proche en proche, a permis d’identifier clairement comme autant de mythèmes libéraux – mythèmes fondateurs, constitutifs de la modernité – des thématiques aussi variées que l’apologie d’une sélection inspirée, via le darwinisme social, d’un modèle concurrentiel essentiellement économique (la sélection des meilleurs agents sur le marché) ; l’idéologie du travail, inévitablement liée à la conception productiviste de la vie ; l’axiomatique de l’intérêt, par opposition au système traditionnel de la dépense et du don ; l’exaltation de la technoscience, relevant du culte bourgeois du "toujours plus" ; l’obsession de la performance mesurable ; sans oublier la métaphysique de la subjectivité, dont Heidegger a bien montré que, liée à l’origine à l’individualisme cartésien, elle ne changeait pas fondamentalement de nature lorsque le "moi" individuel y cédait la place à un "nous" collectif.

 

Une conséquence directe de cette analyse a été le constat que ces mythèmes libéraux étaient également présents dans des idéologies qu’on a parfois coutume d’opposer au libéralisme. Nombreux, par exemple, sont les nationalismes qui, sur la base de la métaphysique de la subjectivité et de l’axiomatique de l’intérêt collectif, se sont réclamés de la valeur-travail et du taylorisme, d’une idéologie pan-conflictuelle faisant du "tribunal de l’Histoire" l’équivalent de la "main invisible" de Smith, d’un normativisme homogénéisant aboutissant à l’exclusion des "déviants" et d’une volonté de puissance irraisonnée (mais ne dédaignant pas de faire appel à la raison calculante) qui n’est jamais qu’une forme supplémentaire de l’idéologie bourgeoise de la maîtrise et de l’arraisonnement d’un monde fondamentalement perçu comme objet et système d’objet. Et quant au racisme moderne, qui ne voit aujourd’hui qu’il eût été impensable sans l’idéologie du progrès (qui légitime la dévalorisation de principe des sociétés traditionnelles du tiers-monde, au prétexte qu’elles seraient moins performantes, moins désireuses de "réussir" matériellement, et donc moins "civilisées"), sans l’obsession de la mesure quantifiable (qui donne à penser que les différences entre les peuples et les cultures peuvent être étalonnées "scientifiquement") et sans l’idée darwinienne ou hobbesienne que la vie n’est que concurrence et combat, et non pas aussi amour et coopération, et que l’homme est un être fondamentalement égoïste qui n’a pas d’autre but dans la vie que de toujours chercher à maximiser son meilleur intérêt ?

 

Ce constat n’était évidemment pas innocent. Du coup, la technique perdait ses vertus "prométhéennes" pour ne plus refléter que l’emprise du machinisme sur le vivant. Du coup, la critique de l’uniformisation passait aussi par le rejet des exclusions décrétées au nom des normes dominantes. Du coup, le refus d’un monde homogène introduisait à une réflexion sur le pluralisme, les limites de l’Etat-nation, la légitimité des communautés et la nécessité d’un retour à une démocratie de base. Du coup, la volonté de puissance devenait elle-même "volonté de volonté" ; c’est-à-dire simple désir d’une maîtrise devenant à elle-même sa propre fin et transformant autour d’elle tous les êtres en objets. Du coup, le social ne pouvait plus être confondu avec l’économique et moins encore relégué plus bas que lui mais devait au contraire devenir un sujet de réflexion privilégié, portant par exemple sur les présupposés de la socialité (le lien social indispensable au vouloir-vivre-ensemble) ou sur la nécessité de recréer à la base des espaces publics de citoyenneté. »

 

 

Alain de Benoist, préface à Grain de Sable : Jalons pour une Fin de Siècle, le Labyrinthe, p.11-13 –

 

 

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