TEMPÊTE DANS LE VERRE D’EAU FEDERAL : BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

Publié le par David L'Epée

Ne trouvant rien de vraiment pertinent à écrire sur un événement pourtant marquant de la politique nationale et que tout blogueur suisse se devrait de commenter (je parle de la non réélection de Christoph Blocher au Conseil fédéral), je laisse la place à mon ami le Père Furax, plus remonté que moi, et qui, à partir d’aujourd’hui, tiendra régulièrement une tribune-coup-de-gueule sur ces pages. En exclusivité pour Côté Rue.

 

« Je partage la joie de mes concitoyens mais je ne me livrerai pas au sommeil. » (Jean-Paul Marat)

 

blocher01.jpg« Alors, tu dois être content ? C’est Noël avant l’heure ! » me disent ces jours-ci tous les potos que je croise en me donnant de grandes tapes dans le dos. Ils en peuvent plus de se féliciter, les bougres, de s’envoyer des tournées générales en souriant jusqu’aux oreilles, comme s’ils y avaient été dans la combine, la grande entourloupe, le "complot" bernois, comme s’ils l’avaient toujours su que ça se passerait comme ça la divine suprise, qu’ils en étaient, qu’ils s’en laissaient pas conter avec leurs airs de conjurés à qui on la fait pas. Le fameux complot, parlons-en. C’est comme la bergère qui crie au loup à longueur de journée : à force, plus personne n’y croit. Depuis le temps que Christoph nous bassine avec son complexe de persécution, sonne le tocsin deux fois par semaine en glapissant qu’on va le poignarder en plein Sénat, que les Brutus socialisses et les Catilina démocrades-chrétiens conspirent dans l’ombre pour l’ostraciser, depuis le temps que la paranoïa udécéenne s’étale en gros titres et en annonces payantes dans tous les canards du pays, on n’y croyait plus. Mais pour une fois, c’est du sérieux. A force d’affirmer tout et n’importe quoi, on finit immanquablement par tomber juste au moins une fois ; c’est statistique.

 

Ils sont bien rigolards mes potos, tous levés du bon pied ce matin (le pied droit ?), tous à la fête, comme s’ils y avaient vraiment gagné quelque chose à cette affaire, comme s’il y avait de quoi s’envoyer des toasts jusqu’à plus soif. Faut dire que la télé et la radio les ont bougrement mis en condition, avec un direct de plusieurs heures (j’ai tout vu depuis mon zinc) plein de palpitations, de coups de théâtre, de journaleux qui se sentent plus de haleter, qui renchérissent sur le juteux, les mots magiques qui bloquent la zapette ; il y avait du "putsch", du "cataclysme" dans l’air, tout était "historique", tout était à peine croyable, stupéfiant de surprise. Avec des mots comme ça, pas question de changer de chaîne, pas question de douter que cette fois on l’a, notre révolution helvétique, qu’il se passe enfin quelque chose qui bouge dans ce patelin, et que plus jamais rien ne sera comme avant dans notre patrie déblochérisée. Du changement enfin ! et du spectacle, surtout. Si Debord avait été au zinc avec moi à regarder tout ça, je lui aurais payé un ballon et il aurait pu disserter une bonne heure sur la "spectacularisation du réel" et la nécessité pour nous de nous "réapproprier les situations". Mais Debord est bel et bien crevé ; Christoph, lui, n’est que renvoyé à ses résidences, d’où, pour sûr, il ne tardera pas à ressortir avec un arsenal tout neuf.

 

« Les parlementaires se sont payés un orgasme de cinq secondes mais ils vont payer l’addition pendant vingt ans ! » a dit Oskar Freysinger, le poète grivois de l’UDC, dans le Libération du 12 décembre. Pour l’addition ça reste à voir, mais pour l’orgasme, c’est vrai qu’ils se sentaient plus, nos élus du peuple, même les gauchos n’en revenaient pas d’arriver à être si contents d’avoir mis une UDC au pouvoir. Alors, camarades, ça a quel goût tout ça ? C’était donc ça votre terrible conjuration putschiste : catapulter en haut de l’Etat une bourgeoise libérale, une de plus ? Alors, camarades, chers petits socialos de mon coeur, c’était donc ça que vous aviez au fond de la caboche toutes ces années ? Les syndicats, le service public, les luttes sociales, tout ça, c’était donc que du pis-aller ? Oui oui monsieur, tout ça c’est des nostalgies d’un autre temps, faut être dans le vent, tant pis pour la question sociale, y a plus urgent, y a le fâââchisme, monsieur, la bête féconde au ventre immonde, ça c’est du péril, du spectaculaire, du télévisuel, et contre ça, monsieur, il n’est pas de vile alliance, contre ça, nous sommes tous des juifs allemands si je puis dire, monsieur, à droite comme à gauche, et puis Mme Schlumpf, cette brave dame qui a remplacé l’infâme vieux Christoph, et bien justement c’est une femme, et c’est ça qui fait toute la différence ! Le socialisme suisse, à l’image de la démocratie, se réduit à bien peu de choses...

 

Christoph est hors-jeu, c’est toujours ça de gagné et ce n’est pas moi qui vais pleurnicher sur ce bouc tapageur, mais il n’y a pas non plus de quoi s’en faire éclater la panse dans des banquets républicains longs comme un jour sans brioche. Car, enfin, la seule chose qui a changé, ce jeudi 13 décembre, c’est qu’un conseiller fédéral UDC a été remplacé par un (une en l’occurence) autre conseiller fédéral UDC. Une véritable révolution, pas vrai ? C’est précisément ce que les journaleux et les commentateurs (plus désignés pour couvrir l’Euro 2008 que les élections fédérales vu le ton adopté) appellent un "événement historique". Dans une démocrassie de marché, on apprend à se satisfaire de peu, je sais, mais à ce point-là... A mesure que nos démocraties européennes s’alignent sur le modèle étasunien, les choix qui nous sont laissés ont tendance à se réduire comme peau de chagrin. On plaint ces pauvres Ricains qui n’ont le choix qu’entre un candidat républicain et un candidat démocrate dont on a peine à voir ce qui les distingue, on compatit pour nos voisins français réduits à choisir entre le camp atlanto-libéral de "droite" et le camp socialo-libéral de "gauche", et on se dit qu’on est des sacrés veinards avec notre démocratie de contes de fées que tous les poilus du globe nous envient. Résultat : le choix pour nos parlementaires cette année, c’était un UDC ou un UDC. Mmm choix délicat, n’est-ce pas ?...

 

Il y a quatre ans, juste après les précédentes élections fédérales, L’Hebdo titrait son éditorial "La Suisse a l’extrême gauche la plus bête du monde". Ces distingués messieurs de L’Hebdo pouvaient pas encaisser que Joseph et ses kamarades rouge vif aient refusé de se prononcer entre Ruth Metzler (PDC) et Christoph Blocher (UDC), favorisant par leur abstention la victoire de ce dernier. Bref, l’idée que les députés les plus à gauche du Parlement puissent pas se reconnaître dans un choix entre la droite et l’extrême droite, ça leur était tout à fait intolérable à ces journaleux. Pour qui ils se prennent ces bolchos pour pas savoir s’ils préfèrent un "facho" ou un démocrade-chrétien ! J’avais été sur le cul ce jour-là, je m’étais dit que j’étais bien content de pas être conseiller national, pour pas avoir à trancher dans des choix si dégueulasses ! Cette année le filet de la démocrassie de marché s’est encore resserré d’un cran : ce n’est plus entre la droite et la droite qu’il faut choisir, mais entre un parti et ce même parti. Ah ah quelle rigolade ! Je sais bien, c’est le système, le respect de la concordance, la formule magique et bla bla bla (vieilles traditions de chez nous dont Christoph est le premier à se foutre, tout patriote qu’il prétende être), mais alors qu’on arrête de nous servir cette soupe froide comme si c’était le dernier petit plat de chez Maxim’s, le dernier foutu petit antipasto bien explosif de la cuisine moléculaire d’avant-garde. Qu’on arrête ce show abrutissant, ce spectacle à trois sous, et qu’on arrête aussi de swinguer dans les chaumières comme si c’était le grand soir, comme si avec la dégringolade du vieux Christoph, ce serait tout d’un coup tout rose, que tous nos ministres allaient sans crier gare devenir de grands humanistes, qu’y aurait du travail pour tout le monde, que ce serait Noël toute l’année, qu’on enverrait balader Bruxelles et Washington, et qu’on rendrait fous furieux nos petits copains du voisinage avec notre super-démocrassie à l’épreuve des balles pôôôpulistes.

 

« Pendant quatre ans, j'ai été du côté du gouvernement. Aujourd'hui, je suis à nouveau, au sens propre, du côté du peuple » a dit Christoph dans Le Temps du 14 décembre. Le côté du peuple, rien que ça ! C’est qui ça, le peuple ? Les 27% de pauvres populos qui ont cru à ton baratin ou la petite clique de banquiers et autres financhiés qui remplissent les caisses du parti, les gros bourges de la Goldstücke qui soutiennent ta politique fiscale ? « Nous avons désormais un autre rôle. Nous n'avons plus besoin d'exercer d'influence sur le gouvernement ou de collaborer avec lui. Nous devons au contraire le contrôler » nous dit Ueli Maurer, le président du parti, dans le même numéro. De la part de quelqu’un qui compare les campagnes politiques à des actions publicitaires coca-cola, ça en promet des belles et des marrantes ! Non, croyez-moi, on n’est pas sorti de l’auberge avec des zouaves comme ça ! Il y a ceux qui sont partis de la Coupole et qui vont mettre la chienlit dans tout le pays (pour autant qu’ils tiennent leurs promesses), mais il y a aussi tous ceux qui restent et qui vont continuer de se foutre de nous comme s’il y avait jamais eu il y a deux jours une grande révolution télévisuelle et fédérale. Non, décidemment, mes chers potos, je ne viendrai vider des godets et me taper sur le ventre avec vous que le jour où ces sept-là iront s’occuper de leur jardin dans leur maison de campagne, pas avant. D’ici là, bon pied bon oeil, et gare à ce que ces margoulins ne nous vendent pas au plus offrant.

 

 

Père Furax, 16 décembre 2007


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