CE « GHETTO SCOLAIRE » QUI PRETEND RESISTER AU MARCHE

Publié le par David L'Epée

rentr--e.gif« Le matin même de la dernière rentrée scolaire, une grande prêtresse du marketing déclarait à la radio, sur le ton pénétré d'une aïeule responsable, que l'Ecole devait s'ouvrir à la publicité, laquelle serait une catégorie de l'information, elle même aliment premier de l'instruction. CQFD. J'ai dressé l'oreille. Que nous contez-vous là, Madame Marketing, de votre sage voix de grand-mère, si bien timbrée ? La publicité dans le même sac que les sciences, les arts et les humanités ! Grand-mère, êtes-vous sérieuse ? Elle l'était, la coquine, et diablement. C'est qu'elle ne parlait pas en son nom, mais au nom de "la vie telle qu'elle est" !

 

Et tout à coup m'est apparue la vie selon Grand-Mère Marketing : une gigantesque surface marchande, sans mur, sans limite, sans frontière, et sans autre objectif que la consommation. Et l'école idéale selon Grand-Mère : un gisement de consommateurs toujours plus gourmands ! Et la mission des enseignants : préparer leurs élèves à pousser leur caddie dans les allées sans fin de la vie marchande. Qu'on cesse de les tenir à l'écart de la société de consommation ! martelait Grand-Mère, qu'ils sortent informés du ghetto scolaire ! Le ghetto scolaire, c'est ainsi que Grand-Mère appelait l'Ecole ! Tu entends, oncle Jules ? Les gosses que tu sauvais de l'idiotie familiale, que tu arrachais à l'inextricable maquis du préjugé et de l'ignorance, c'était pour les enfermer dans le ghetto scolaire, dis donc ! Et vous, ma violoncelliste du Blanc-Mesnil, saviez-vous qu'à éveiller vos élèves à la littérature plus qu'à la publicité, vous n'étiez que la garde-chiourme aveugle du ghetto scolaire ? Ah, professeurs, quand donc écouterez-vous Grand-Mère ? Quand donc vous mettrez-vous dans le crâne que l'univers n'est pas à comprendre mais à consommer ? Ce ne sont ni les Pensées de Pascal, ni le Discours de la Méthode, ni La Critique de la Raison Pure, ni Spinoza, ni Sartre qu'il faut mettre entre les mains de vos élèves, ô philosophes, c'est le Grand Catalogue de ce qui se fait de mieux dans la "vie telle qu'elle est" ! »

 

Daniel Pennac, "Chagrin d’Ecole", Gallimard, 2007, p. 234-235

Publié dans nos enfants

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