AVOIR RAISON AVEC SORAL OU AVOIR TORT AVEC ROBERT GROS

Publié le par David L'Epée

Chute.jpgQui aime bien châtie bien, c’est à une sincérité dénuée de flagornerie qu’on reconnaît les vrais amis. Puisque je me reconnais, sur le plan intellectuel et moral, comme un ami d’Alain Soral, je n’hésiterai pas à émettre quelques critiques sur "Chute : Eloge de la Disgrâce", ultime livre (du moins pour l’instant) de notre camarade. Je ne cache pas mes convergences de vue avec Soral – ce qu’on me reproche suffisamment ! – et je n’ai jamais su exprimer mon respect qu’avec franchise, c’est-à-dire comme un être pensant et non comme une carpette ; ce n’est certes pas le président d’Egalité et Réconciliation qui m’en fera grief. 

Tout d’abord, une constatation s’impose : Soral est meilleur dans le pamphlet que dans le récit. Je le dirai sans ambage : "Chute" est pour moi l’ouvrage le moins réussi de Soral ; ce qui ne signifie pas pour autant qu’il soit mauvais. On connaît et on apprécie le Soral essayiste, sociologue, chroniqueur, polémiste ; Soral romancier nous laissera plus mitigés. Il y a quelque chose, dans l’écriture, qui ne colle pas au genre romanesque ; les longues parenthèses, un rythme sans cesse rompu, un récit qui est mis au service d’une idée mais qui finit écrasé par le poids de cette idée.

 

Il y a aussi autre chose qui me dérange (et on pourrait en discuter longtemps), c’est le profond pessimisme qui se dégage de ce livre. Un reste de l’esprit no future de la période punk de notre auteur ? Peut-être. Mais on sent derrière la possibilité réelle d’une dérive vers le nihilisme. Ceux qui voient dans "Chute" une suite d’indices annonçant la suite de l’itinéraire de Soral me donneront évidemment tort (et l’auteur est de ceux-là), ceux pour qui la fin du roman prophétise le ralliement de son héros Robert Gros au projet Front National. Peut-être ma lecture est-elle trop univoque, mais ce dont je me souviens, sur la fin du roman, c’est l’image de Robert Gros qui, après avoir laissé crever de faim son chien et s’être mis au ban de la société, va se faire saillir dans une cave remplie d’homosexuels et se met à citer Mao Zedong en plein coït anal... Du vrai punk destroy comme à la grande époque !

 
« On n’a pas le droit d’être pessimiste. » C’est Soral qui le dit, dans un petit entretien vidéo accordé pendant une manifestation contre le traité "simplifié" de Sarkozy, sombre remake de l’impopulaire Traité constitutionnel européen refusé par les Français. Il a raison : pour qui veut changer les choses, on n’a pas le droit d’être pessimiste, car contrairement à ce que dit le proverbe, il est nécessaire d’espérer pour entreprendre. Vous l’aurez compris, le Soral que j’estime, celui dont j’ai rejoint les rangs, ce n’est pas l’auteur de "Chute", c’est le président d’Egalité et Réconciliation, l’ennemi des spéculateurs et des libéraux de tous poils, le défenseur des souverainetés populaires. « On ne se bat pas pour vaincre, on se bat pour sauver l’honneur. » dit-il dans la même vidéo. Belle profession de foi, on ne transigera pas sur les principes. Mais le tragique doit être dépassé. Nous sauverons l’honneur, oui, mais nous ferons plus, si l’histoire nous est favorable. Je suis presque sûr que Soral est plus ambitieux, plus optimiste, que ce qu’il laisse entendre dans cette phrase. On ne s’engage pas en politique pour perdre – même avec l’honneur et la conviction confiante d’avoir raison contre tout le monde – on s’engage pour gagner, du moins pour essayer. Celui qui veut rallier à lui les hommes promet la victoire – la possibilité de la victoire – pas seulement l’adhésion au camp des saints.

 

Soral06.jpgSoral l’a écrit quelque part : ceux qui admirent Sartre parce qu’il s’est à peu près trompé sur tout sont des imbéciles ; on estime un plombier en fonction de sa compétence à réparer les fuites, il n’y a pas de raison de tenir un raisonnement inverse pour les philosophes. Lorsqu’on veut mettre ses idées en pratique, il ne suffit pas d’avoir raison, il faut se donner la possibilité de faire triompher ses idées. N’est-ce pas d’ailleurs justement en vertu de ce principe, Alain, que tu as choisi le Front National plutôt que le Parti des Travailleurs ? Robert Gros nous est sympathique par sa noblesse de caractère, son sens des valeurs, ses vertus populaires, mais son personnage se charge au fil du récit d’une tare impitoyable (et bien malgré lui) : c’est un looser. C’est très embarrassant car dans la vie réelle, une vie où ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire, être un looser est un lourd handicap. L’opinion accepte mal qu’on puisse perdre en ayant raison. En ce qui me concerne, je préfère avoir raison avec Alain Soral (un homme qui se bat) qu’avoir tort avec Robert Gros (un homme qui succombe), même si tous deux tiennent le même discours. « Je me suis servi de ce personnage pour ne pas devenir ce personnage » confie Soral dans un autre interview. On commence à mieux comprendre.

 

 

On a trop longtemps, surtout dans les grands médias, présenté Soral comme un anti-tout, un opposant systématique, un râleur assermenté, et – au temps lointain où quelques audacieux se permettaient de l’inviter à la télévision – on le faisait venir pour jouer le "méchant de service" (pour reprendre son expression), une sorte d’amuseur public pour jet-setteurs masochistes. Tout ce petit monde-là aurait été bien mieux inspiré d’ouvrir un de ses livres, au moins une fois. Certes, Soral est un pamphlétaire, un fort en gueule qui n’hésite pas à nommer, à désigner, à pointer du doigt là où ça fait mal et qui ne fait pas toujours dans la dentelle. Mais lorsqu’on se bat, c’est avant tout pour quelque chose – le contre n’en dérive que dialectiquement et dans un second temps.

 

Pour comprendre ce qui fait marcher Alain Soral, il faut lire, dans plusieurs de ses ouvrages, les hommages rendus au peuple français, notamment au peuple de ces travailleurs parisiens chassés du centre-ville par les bobos, ce peuple honnête et laborieux que les élites, qui ne se contentent pas de l’exploiter, passent leur temps à dénigrer, à marginaliser, à culpabiliser pour ses crimes de lèse-branchitude et de lèse-cosmopolitisme. Bien sûr, on ne tombe pas dans le sentimentalisme, l’hommage reste très pudique – on est entre gaillards – et on est aussi loin du paternalisme (genre "ce bon petit peuple pittoresque") que de la complaisance ; juste une déclaration de fraternité, pleine de non-dits et de sous-entendus, d’un banlieusard à d’autres banlieusards, d’un travailleurs à d’autres travailleurs, d’un Français à d’autres Français.

 

Chute02.JPGEt puis il y a cet autre amour, plus intime, celui qui ne pouvait peut-être s’exprimer que dans un roman, celui que son héros, Robert Gros, porte à son épouse, touchée par une grave maladie et dont on pressent la mort imminente. Très loin des "Confessions d’un Dragueur", c’est là une facette de notre auteur qu’on connaissait moins. Derrière le sordide de la vie de ce journaliste précaire obligé de composer, répondant aux exigences du marché, des torchons vulgaires et cyniques sur la folle vie sexuelle des nantis alors que son épouse alittée crachotte dans la chambre d’à côté, derrière les pages pénibles (et ici, pénible n’est pas un reproche) qu’on dirait tout droit sorties d’un roman naturaliste du dix-neuvième, il y a l’amour, un amour de résistant, un amour d’homme d’honneur, un amour à contre-courant du totalitarisme de l’artifice, un amour qui lie notre héros non pas à une bimbo rentière, siliconée et saint-tropéenne, mais à une vraie femme, une de ces femmes qui auraient pu être mère de famille si les circonstances s’y étaient prêtées, une de ces femmes avec qui le couple redevient possible. Un couple dans l’unité, dans l’entraide, dans le soutien mutuel – pour le meilleur et pour le pire, comme le dit la formule consacrée. Et ici, nous sommes dans le pire. Robert parle de sa femme avec ce même mélange de tendresse et de pudeur qu’il affectionne lorsqu’il parle du peuple, une pudeur qui n’est pas à proprement parler romantique puisqu’il n’hésite pas quelquefois à recourir à un langage assez cru, clinique, mais c’est pour mieux nous dire qu’il n’y a rien de honteux, rien d’indécent, dans le tableau de la détresse humaine – rupture radicale avec le conformisme esthétique ambiant et le règne du bonheur obligatoire. Soral ne pense pas faire injure au Français moyen en le traitant amicalement de beauf, de même la description très triste et très aimante qu’il fait de cette femme affaiblie, aux traits tirés, amaigrie jusqu’aux limites du vivant, aussi déchirante qu’elle soit, ne comporte aucun dégoût, aucune répulsion, bien au contraire. Cette réhabilitation de la dignité de l’être, du couple rétabli dans sa relation à la fois sentimentale et responsabilisante, constitue à mon avis la dimension morale la plus réussie, et peut-être aussi la plus subversive (car la morale est toujours subversive) de "Chute".

 

Peut-être y a-t-il eu un problème de communication avec "Chute" (du moins pour une partie des lecteurs), mais, bien heureusement, la suite de l’histoire a tordu le cou à la thèse nihiliste : Robert Gros est allé jusqu’au bout de sa déchéance et ne s’en relèvera pas, mais ses semblables, les insoumis, les esprits libres, les résistants, se sont remis à espérer – et ils se donnent dès maintenant les moyens de leurs espérances. Le phénix ne renaîtra pas de ses cendres mais il ne se sera pas fait enc... pour rien.

 

 

David L’Epée, 10 décembre 2007

 

 

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