PENNAC PLAIDE POUR L’APPRIS PAR COEUR

Publié le par David L'Epée

Beau passage du dernier livre de Daniel Pennac, Chagrin d’Ecole, qui vient de décrocher le prix Renaudot. Dans cet extrait, Pennac, grand pédagogue et homme de terrain, fustige les doctrines éducatives erronées de l’école soixante-huitarde et plaide pour un retour à certaines méthodes jugées passées de mode, comme l’apprentissage par coeur de grands textes littéraires. Au nom de la vitalité et de la langue française et pour l’amour des  belles lettres.

 
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« En aura-t-elle proféré, des sottises, ma génération, sur les rituels considérés comme marques de soumission aveugles, la notation estimée avillissante, la dictée réactionnaire, le calcul mental abrutissant, la mémorisation des textes infantilisantes, ce genre de proclamation... [...]

 

Et pourquoi ne pas apprendre des textes par coeur ? Au nom de quoi ne pas s'approprier la littérature ? Parce que ça ne se fait plus depuis longtemps ? On laisserait s'envoler des pages pareilles comme des feuilles mortes parce que ce n'est plus de saison ? Ne pas retenir de telles rencontres, est-ce envisageable ? Si ces textes étaient des êtres, si ces pages exceptionnelles avaient des visages, des mensurations, une voix, un sourire, un parfum, ne passerions-nous pas le reste de notre vie à nous mordre le poing de les avoir laissé filer ? Pourquoi se condamner à n'en conserver qu'une trace qui s'estompera jusqu'à n'être plus que le souvenir d'une trace... Au nom de quel principe, ce gâchis ? [...] Apprendre par coeur ? A l'heure où la mémoire se compte en gigas ! Tout cela est vrai, mais l'essentiel est ailleurs. En apprenant par coeur, je ne supplée à rien, j'ajoute à tout. Le coeur, ici, est celui de la langue. S'immerger dans la langue, tout est là : boire la tasse et en redemander. En faisant apprendre tant de textes à mes élèves de la sixième à la terminale (un par semaine ouvrable et chacun d'eux à répéter tous les jours de l'année), je les précipitais tout vifs dans le grand flot de la langue, celui qui remonte les siècles pour venir battre notre porte et traverser notre maison. [...]

 

Votre fils, chère madame, n'en finira jamais d'être un enfant de la langue, et vous-même un tout petit bébé, et moi un marmot ridicule, et tous autant que nous sommes menus fretins charriés par le grand fleuve jailli de la source orale des Lettres, et votre fils aimera savoir en quelle langue il nage, ce qui le porte, le désaltère et le nourrit, et se faire lui-même porteur de cette beauté - et avec quelle fierté ! [...] Porteur d'une tradition écrite grâce à lui redevenue orale, il ira peut-être même jusqu'à les dire à quelqu'un d'autre, pour le partage, pour les jeux de la séduction, ou pour faire le cuistre, c'est un risque à courir. Ce faisant, il renouera avec ces temps d'avant l'écriture où la survie de la pensée dépendait de notre seule voix. Si vous me parlez régression, je vous répondrai retrouvailles ! Le savoir est d'abord charnel. »

 

Daniel Pennac, "Chagrin d’Ecole", Gallimard, 2007, p. 143, 156, 158-161

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Bruno 14/03/2008 12:09

L'idéologie soixante-huitarde n'est pas la seulle en cause. Il y a aussi beaucoup d'opportunistes qui n'adhèrent pas à cette "philosophie" et défendent mordicus les qualités d'un système où ils ont surtout trouvé une place bien confortable et enviable.
Sinon le déclin de l'école a commencé un peu avant 68, quand la profession s'est embourgeoisée par une féminisation à outrance, et quand les vrais bourgeois n'ont pas accepté la sélection pour leur progéniture. Il est d’ailleurs révélateur de voir que le « bobo » Jack Lang et « l’intello-bobo » Luc Ferry fustigent les nouveaux programmes de Xavier Darcos jugés encore trop « populistes »…
Par ailleurs un des éléments du succès des méthodes modernes a été la possibilité donnée à tous les enseignants de jouer aux universitaires. Quand on sait que c'est l'université qui donne le mauvais exemple, on ne s'étonne pas des dégâts.
Il est évident que le système éducatif français est en net déclin depuis le début des années 60, et qu'il est également vrai qu'un certain nombre de "valeurs" ou plus exactement de "contre-valeurs", tiennent actuellement le haut du pavé et leur enseignement, dans le public...

Le clivage entre bonnes et mauvaises méthodes d'apprentissage, se fait déjà dans la définition que l’on donne de la lecture : simple reconnaissance de signaux pour les tenants de méthodes idéographiques encore très répandues (comme la méthode globale, et qui pourrait convenir par exemple à l'enseignement de langues allogènes comme les langues asiatiques), ou accès à un univers symbolique complexe dans lequel on doit aussi savoir lire les mots inconnus, les noms propres, pour les gens sérieux.
Maintenant, si la langue contribue à structurer la pensée, elle n'est pas suffisante dans cette tâche. Parce que derrière la pensée, il y a une âme. Et celle-ci est l'expression d'une appartenance organique à tel ou tel groupe donné. Appartenance déterminée par la filiation, c'est à dire la naissance.
S'il fallait définir une position collective sur l'école, il me semble qu'on devrait se contenter d'un diagnostic de déroute étayé par des comparaisons (y compris avec l'Afrique) et des témoignages, d'un constat d'incapacité de remise en cause de la part de ceux qui détiennent les rênes du « Système » (en montrant que ce sont toujours les mêmes…) et de dire que rien ne peut être envisagé tant que l'Europe renoncera à sa culture et à son européanité.

silvi 29/11/2007 22:57

D Pennac un auteur merveilleux et encore un super bouquin et très instructif et qui donne de l'espoir