DEATH NOTE : QUESTIONS SUR LA JUSTICE

Publié le par David L'Epée

Au début du mois d’octobre, la presse belge relevait un fait divers particulièrement macabre :

 
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« Deux messages identiques près des restes humains dépecés découverts vendredi après midi parc Duden à Forest rendent l'affaire encore plus mystérieuse. Selon nos infos, les policiers savent depuis ce week-end que les deux cuisses d'homme et la partie inférieure du tronc ont été déposés à l'endroit au maximum six heures avant qu'ils ne soient découverts vers 17 h 30 par deux promeneurs. Dimanche encore, des fouilles avec intervention de chiens ont été organisées dans le haut du parc de Forest. Mais c'est la découverte d'un message, près des restes humains, qui rend l'affaire encore plus particulière. Voilà ce qu'on pouvait lire sur les deux feuilles de papier : "Watashi wa Kira dess". Du japonais qu'on traduit par : "Je suis Kira". En fait, Watashi wa Kira dess est la phrase culte d'un manga publié au Japon en 2004, avec un succès tel qu'en trois ans, l'oeuvre de Takeshi Obata et Tsugumi Oba a conquis le monde, inspiré des jeux vidéo et déjà deux films, les fameux Death Note. [...] La découpe des cuisses, notamment la tranche des os des fémurs, est franche, nette. Les testicules sont restés fixés au bassin : un homme, donc, de race caucasienne (blanc). Mais pas de vêtements, pas d'objets (montre, bijoux, chaînes, bagues, lunettes...), pas de papiers d'identité, pas de sac d'emballage. Mais deux messages identiques, écrits en couleurs différentes sur du papier récent, qui n'avait pas vieilli. L'enquête doit établir qu'ils sont en relation avec les trois premières pièces du puzzle humain (manquent la tête, les jambes, les bras et le thorax...) mais l'endroit est si particulier qu'un hasard paraît difficilement vraisemblable. »

(DH Net, 3 octobre 2007)

 

 

Cette histoire a attiré mon attention car je venais justement de visionner quelques jours auparavant le film The Last Name, second volet de Death Note, de Shusuke Kaneko, dont j’avais découvert le premier il y a quelques mois (il était présent dans la sélection asiatique du NIFFF 2007). Le film, tiré d’un manga très populaire, met en scène un jeune homme nommé Raïto (Light dans la transcription anglophone). Fils d’un officier de police, il tient de son père une passion pour la justice, poussée presque à l’idéal, et entreprend des études de droit dans lesquelles il se montre très brillant. Mais ses succès ne le rendent pas heureux ; il constate chaque jour que le Japon est entré dans une phase avancée de décadence : sentiment d’insécurité accru, criminilité en hausse souvent accompagnée d’une impression d’impunité, corruption généralisée des politiques, malversations de petite et de grande envergure, etc. Il se rend bien compte que même s’il devient un jour un grand avocat, il ne sera jamais assez puissant pour pouvoir remédier radicalement à cette crise de société.

 

Death-Note-4.jpgUn jour, il trouve un cahier aux pages vierges recouvert de l’inscription Death Note. Au moment où il s’en saisit, un shinigami (démon mythique japonais) apparaît et lui explique les règles du jeu : prendre possession de ce cahier lui permet d’assassiner à distance qui il veut, il lui suffit d’inscrire le nom de sa victime sur une page tout en visualisant son visage. Après une brève hésitation, Raïto accepte car il voit le moyen qui lui permettra de ramener l’ordre et la sécurité dans le pays. Les effets ne se font pas attendre ; les criminels et les corrompus tombent les uns après les autres, terrassés par de mystérieuses crises cardiaques, tandis qu’un énigmatique justicier se fait connaître sous le pseudonyme de Kira en envoyant aux médias des vidéos dans lesquelles il revendique ses actes. La situation s’améliore peu à peu, les mlafaiteurs tremblent, et Kira devient un héros populaire, inconnu de tous mais adulé par les foules. La police, qui refuse de voir des actes de justice dans ces actions individuelles et inexplicables, se met au travail pour retrouver Kira, qui est déclaré ennemi public numéro un. Elle s’offre les services de L., un jeune millionnaire surdoué et excentrique qui, presque sans sortir de chez lui, parvient aux déductions les plus subtiles dans des affaires complexes.

 

Tout se complexifiera peu à peu en des complications parfois très tirées par les cheveux (qui passe bien dans le manga, comptant de nombreux épisodes, mais s’obscurcit dans le film, qui concentre un peu trop d’idées en trop peu de temps). Avec, comme enjeu narratif central, le grand secret sur la double identité que Raïto doit garder à tout prix, le rapport ambigu avec son père (chargé par le gouvernement japonais de seconder L. dans son enquête), dont il est devenu la cible sans que ce dernier en ait conscience, et la relation amoureuse entre le héros et Misa, une jeune orpheline (jouée par Erika Toda, un vrai fantasme sur pattes) qui lui voue un amour inconditionnel depuis qu’elle sait qu’il est Kira et que Kira, justement, a vengé ses parents en faisant mourir le truand qui les avait assassinés.

 

Death-Note-5.JPGRaïto cesse d’être Raïto, il n’est plus que Kira, principe fait homme, idéal vivant, tout à sa mission, à son sacrifice – sacrifice de son individualité – voué de toutes ses forces à la tâche qu’il s’est assigné. C’est le personnage de Misa (voir photo) qui illustre le mieux cette dépersonnalisation, cette essentialisation de Kira. La jeune fille a vu quelques années auparavant ses parents se faire assassiner par un cambrioleur ; son témoignage a permis d’interpeler le meurtrier mais en l’absence d’autres preuves, la police a dû le relâcher. Révoltée contre cette violence autant que contre l’incapacité du système pénal japonais, Misa vit dans la rancune jusqu’à ce qu’elle apprenne par la presse que l’assassin est mystérieusement décédé, victime, semble-t-il, du fameux redresseur de torts Kira. A partir de là, elle n’aura de cesse de retrouver son héros et lorsqu’elle y parviendra (ce qu’aucun policier n’avait pu faire jusqu’ici !), elle lui vouera un amour sans borne, prête à faire pour lui si nécessaire le sacrifice de sa vie. Evidemment, ce n’est pas Raïto qu’elle aime, c’est Kira ; ce n’est pas l’homme, c’est le dieu ; et son amour est avant tout un acte de foi, mais une foi jalouse, intransigeante et autodestructrice.

 

Pourquoi parler d’un tel film sur le blog ? Qu’est-ce qu’un blockbuster japonais, de facture très classique et d’une réalisation assez peu originale, peut bien faire ici ? Je pense qu’il pose plusieurs questions qui peuvent nous intéresser, nous qui avons perdu confiance dans nos institutions et qui plaçons l’idée de Justice très haut dans nos valeurs sociales. Le film a au moins le mérite d’éviter le manichéisme habituel de ce genre de productions en laissant, du moins partiellement, le spectateur juger et prendre parti dans ce dilemme moral qui fait tout l’intérêt du scénario. Kira est considéré comme un criminel par la police, mais il n’en reste pas moins le héros, le personnage principal du film ; ce n’est pas un homme parfait, il commet des erreurs, mais il est désintéressé, toujours mu par une idée noble et philanthropique, un peu à l’image d’un Robespierre nipon convaincu que la paix sociale nécessite le sacrifice de quelques têtes. Le film devient plus caricatural sur la fin, lorsque Kira meurt, trahi par le shinigami lui-même, et subit, impuissant, le moralisme niais de son père, vieux flic désabusé et convaincu de rien si ce n’est de l’imperfectibilité du monde.

 

Death-Note-3.jpgUne certaine latitude laissée au jugement individuel du spectateur permet un vrai débat de fond sur le thème de la justice et fera réagir les gens en fonction de leur criterium de valeurs et de leur tempérament, appelés à prendre parti pour Kira, jeune idéaliste impitoyable et déterminé, ou pour L., petit génie méthodique aux airs d’enfant roi. Ce dernier personnage, très bien conçu, en exprime beaucoup sur lui par l’image qu’il rend à la caméra : jeune intellectuel richissime prostré dans un canapé de son QG secret, passant ses journées dans un décor de grand luxe aspetisé à réfléchir en scrutant des écrans de télévision et à gober marsmallows, sucettes et autres sucreries, avec des gestes graciles, trônant devant une armada d’officiers de police qui lui obéissent sans poser de question et le vénèrent comme un sage. Quel contraste avec Kira, toujours engoncé dans un ensemble noir strict et élégant, marchant bien droit dans une posture exprimant distance et vigilance, accompagné parfois de son « associée » Misa, incarnation de l’icône kitsch typique d’une certaine imagerie niponne, mélange de gothique et de glamour adolescent. A ce L. maniéré et pédantesque qui vit hors du monde et se nourrit de douceur s’oppose la droite virilité kiréenne, « l’oeil du peuple » (pour reprendre l’expression du Club des Jacobins), le bras inflexible de la Justice, cette Justice avec un grand J qui se situe au-dessus des tribunaux, qui ignore la peur et la corruption, que les technocrates rejettent mais que le peuple acclame.

 

Les présentations faites, à chacun de choisir son camp : le légalisme coupable ou la justice rebelle, le laxisme bureaucrate ou la plainte des victimes, toujours vengeresse et toujours au-dessus des lois. Death Note est un film médiocre et ne restera pas dans l’histoire du cinéma, mais au moment du générique de fin, on se surprend à rêver, à réveiller une espérance équivoque : et si c’était justement un Kira que nous attendions tous, sans oser nous l’avouer ?...

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Elisabeth 12/11/2007 08:32

Salut David!
J'ai pas bien compris le lien entre le fait divers et ta critique de cinéma. Ce tueur en Belgique s'est inspiré du film et se prend un justicier? Je trouve un peu problématique de prendre cette histoire comme prétexte pour parler du film sans revenir sur le fait divers.

Remarque plus générale sur ce blog, c'est dommage qu'il n'y ait pas un peu plus d'interactivité. Il me semble que les blogs sont justement faits pour cela et que c'est aussi ce que tu vises avec tes articles relativement courts et souvent provocateurs. Dommage qu'il n'y ait pas plus de réactions des lecteurs.
A bientôt!