L’ECOLE CAPITULE UNE FOIS ENCORE

Publié le par David L'Epée

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Revenu de Chine depuis peu, où j’ai pu voir comment fonctionnaient les écoles primaires, j’ai quelque peu de peine à reprendre pied dans la réalité scolaire suisse. C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai repris ma place dans une école primaire pour donner quelques cours, mais mon optimisme a vite déchanté quand j’ai ouvert L’Express du 11 septembre. Le journaliste Matthieu Zehned y présentait un article pompeusement intitulé « Le téléphone mobile joue un rôle dans la quête d’identité ». Le ton était donné. La problématique traitée était la suivante : faut-il interdire le téléphone mobile à l’école ou l’intégrer à l’enseignement ? Extraits.

 

« L’interdiction ne représente pas la bonne solution. Les écoles devraient plutôt utiliser cet outil dans le cadre de l’enseignement. [...] L’Union des Conseils d’Etudiants de Suisse et du Liechtenstein (UCE) juge simplement l’interdiction du téléphone mobile à l’école insensée. Selon l’UCE, l’école a pour vocation de favoriser la responsabilité dans l’utilisation des nouveaux médias. [...] [Iren Schutz, universitaire allemande], qui effectue des recherches sur l’utilisation et la signification du téléphone mobile chez les jeunes, recommande même son emploi dans le cadre scolaire. Le mobile et son maniement doivent être thématisés dans l’enseignement. »

 

Revenant de Chine, disais-je, je ne pouvais être que vivement étonné de voir se poser de telles questions. Sommes-nous tombés si bas dans la pédagogie capitulatoire et le culte de l’enfant-roi pour perdre du temps à discuter sur un problème qui ne devrait pas se poser et dont la réponse tombe sous le sens ? Et l’UCE, c’est-à-dire les représentants des élèves, sont-ils vraiment les interlocuteurs adéquats pour ce type de discussion ? Que des structures de démocratie représentative existent dans les institutions scolaires, je m’en réjouis, mais qu’on demande à ces délégués, mineurs qui plus est, ce qu’ils préfèrent, qu’est-ce sinon un signe éloquent de faiblesse de l’autorité scolaire ? Je m’imagine faire voter mes élèves de huit ans sur ce genre de questions : devrais-je oui ou non tolérer que vous écoutiez de la musique en classe ? que vous gardiez vos casquettes sur la tête ? que vous puissiez jouer au game-boy ? mâcher du chewing gum ? Il y a fort à parier, et c’est bien naturel, que je récolterais un oui majoritaire ! Seulement, ce n’est pas comme cela que l’école fonctionne.  

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Les élèves et les professeurs sont partenaires, certes, mais ils ne sont pas égaux. Que l’on explique aux élèves que leurs professeurs ne veulent que leur bien, et ce sera bien suffisant. Et c’est parce que professeurs et élèves ne sont pas égaux et n’occupent pas le même statut que les règles de vie dans l’école ne se négocient pas. L’autorité scolaire a la compétence de prendre les mesures qu’elle juge bonnes et elle n’a pas à s’en justifier, en tout cas pas devant les élèves. L’interdiction du téléphone mobile ne devrait donc pas être discutée dans les médias et ne devrait même pas faire l’objet d’un « débat citoyen » : aux autorités scolaires de prendre leurs responsabilités et aux élèves de s’y soumettre.

 

Mme Iren Schutz, dont la doctrine fleure bon les pédagogies soixante-huitardes, nous assène que « l’école a pour vocation de favoriser la responsabilité dans l’utilisation des nouveaux médias. » Ah bon ? Il faut croire que le cahier des charges de nos instituteurs s’épaissit chaque jour... Mme Schutz, qui ne connaît certainement de l’enseignement que quelques épisodes de L’Instit voudrait faire de chaque instituteur un Gérard Klein idéal, c’est-à-dire un fonctionnaire dévoué, superhéros de l’humanitaire de préau et de la polyvalence, qui passerait ses jours et ses nuits à apprendre à ses élèves le maniement du mobile, d’Internet, de MSN, comment réparer son scooter, nourrir son tamagochi, danser le smurf, graver des DVD, et, éventuellement s’il reste du temps, faire un peu d’arithmétique et de français. Que les instituteurs n’aient pas de temps pour cela, que les programmes, malgré la baisse des exigences, soient difficiles à tenir et ne laissent guère de temps pour l’extra-scolaire, Mme Schutz n’en a cure. Elle est chercheuse, pas enseignante.

 

« Le mobile et son maniement doivent être thématisés dans l’enseignement » nous dit-elle. Partant du principe que les parents n’ont naturellement aucune responsabilité dans l’éducation de leurs enfants (c’est donc à l’école de s’en charger) et que l’art d’écrire un SMS est éminemment supérieur à celui du calcul mental ou de la grammaire, cette injonction se tient. A moins, bien sûr, que vous ne soyez pas d’accord. A moins que vous soyez de ces grincheux passéistes et vieux jeu qui pensez que l’école doit rester un milieu imperméable aux influences de la société extérieure et que c’est justement cette imperméabilité qui fait l’efficacité et la qualité d’un bon enseignement. Si vous êtes de ces empêcheurs-de-natelliser-en-rond qui considérez que l’école doit rester en dehors de l’agitation du monde marchand, sachez que vous êtes plus nombreux que vous ne le pensez. Dans le même numéro, L’Express lançait un sondage par SMS sur la question : faut-il oui ou non interdire le téléphone mobile à l’école ? Le lendemain, les résultats étaient publiés : 89% de oui, 11% de non. Que demande le peuple ?

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